Riicht Eraus

Georges Haan propose aux auteurs de violence d’effectuer un travail psychologique sur leur propre comportement. Ce travail est basé sur la relation de confiance entre l’auteur de violence et un conseiller qui lui a été attribué. Riicht Eraus a été créé en 2004 par le Mouvement pour le Planning Familial et l’Éducation Sexuelle. Il a été repris par la Croix-Rouge le 1er octobre 2011 et il a rejoint les locaux de celle-ci au 73, rue Adolphe Fischer à Luxembourg-Ville. Interview avec son chargé de Direction, Georges Haan.

Monsieur Haan, comment ou pourquoi un auteur de violence domestique décide-t-il de s’adresser à Riicht Eraus ?

Georges Haan : "Nous distinguons deux types d’accès pour les auteurs. Il y a d’abord ceux qui s’adressent à nous de leur propre chef, parce qu’ils ont rapidement pris conscience qu’ils ont commis un geste néfaste. Il se peut aussi qu’ils aient été poussés par leurs proches à prendre contact. Dans ces deux cas, on peut constater que ces personnes ont pris conscience de leurs propres actes et cherchent le changement.

Dans l’autre cas, les auteurs s’adressent à nous sous la contrainte, parce qu’ils ont été orientés par la Police Grand-Ducale ou par un tribunal. Certes, la loi du 8 septembre 2003 sur la violence domestique ne prévoit pas encore que des personnes expulsées de leur domicile pour faits de violence domestique soient obligés de se rendre chez Riicht Eraus. Mais le tribunal peut toutefois les orienter vers nous.

A ce sujet, je souhaite insister sur le fait que nous ne sommes pas liés à un tribunal. Nous sommes un service indépendant, contrairement à certaines idées reçues. Notre service s’inscrit dans le volet social et inclusion sociale de la Croix-Rouge. Je le précise, car nous voulons éviter la stigmatisation de nos clients, parmi lesquels figurent d’ailleurs aussi des femmes, auteures de violence. Nous cherchons à leur apporter un soutien approprié, afin de donner une sécurité aux victimes de nos clients."

Sur quel concept repose la prise en charge d’un client ?

Georges Haan : « Nous proposons un service de consultation pour auteurs de violence domestique. Cette consultation consiste essentiellement en une prise en charge psychologique. Nous ne proposons donc pas de travail social, ni de renseignements juridiques. Notre intention est que la prise en charge soit la meilleure possible pour un auteur qui veut prendre conscience d’un acte de violence domestique et entamer les changements en conséquence. »

Votre prise en charge s’appuie donc en premier lieu sur le constat d’un acte violent ?

Georges Haan : « Oui, et ça peut être un geste d’apparence banale : pousser quelqu’un, gifler, intimider… Nous pensons qu’une personne qui a commis un tel acte ressent de la honte ou du moins juge que ce qu’elle a fait n’est « pas bien ». Ce sentiment constitue la base de notre démarche, un point de départ sur lequel nous travaillons avec notre client. Nos efforts visent à aider un auteur de violence à retrouver l’accès à ses émotions, à les exprimer, à les questionner et à les utiliser pour prendre de meilleures décisions.

Pour en arriver là, nous devons établir une relation de confiance avec lui. Ceci est un point très important. Obtenir cette relation de confiance mutuelle entre le conseiller et le client est crucial pour la suite des consultations.

J’ajouterai aussi que nous aidons un auteur de violence à ne pas s’enfermer dans diverses excuses (liées par exemple à son enfance, à son éducation), mais à assumer pleinement les actes qu’il a commis.

Actuellement, nous sommes en train de consolider notre programme de prise en charge en vue d’y apporter une intention plus générale : Proposer des entretiens spécifiques au client qui souhaite faire reconnaître par la justice sa volonté d’effectuer des démarches pour changer son comportement. Ces entretiens viseraient à mettre en évidence son attitude envers ses actes et l’orienteraient dans les démarches qui en découlent. »

Comment la prise en charge d’un auteur se déroule-t-elle concrètement ?

Georges Haan : « Notre service de consultation emploie des stratégies spécifiquement adaptées à la violence domestique. Celles-ci sont basées sur le concept de Joachim Lempert, qu’on appelle aussi le modèle de Hamburg. Nous avons juste élargi ce dernier, afin de pouvoir aussi l’appliquer aux femmes, auteures de violence qui viennent chez nous.

Actuellement, nous proposons des séances de travail individuelles entre le client et son conseiller. Elles ont lieu une fois par semaine sur une base de 22 semaines. En général, une demi-année suffit pour constater d’éventuels progrès.

Nous proposons aussi des groupes fermés, constitués selon les types d’auteurs et des langues qu’ils parlent. Cette offre sera élargie en 2012 de cycles ouverts et plus courts (2-3 soirées)

Par principe, nous ne faisons pas de présentation pédagogique stricte, mais nous nous penchons sur le cas particulier de chaque client, afin de l’accompagner à accéder à ses émotions. De cette manière, le client saisit mieux son comportement et peut y travailler.

Au cours de ce processus, nous demandons par exemple à l’auteur d’évoquer ses enfants par rapport à ses actes de violence. Le résultat peut être très impressionnant. Très souvent une personne violente prend conscience de ses actes et de ses émotions une fois qu’elle a réalisé à quel point son comportement peut être néfaste pour la vie de ses enfants. »

Que doit apporter un auteur pour en finir avec son comportement ?

Georges Haan : « Il doit déjà trouver le chemin vers Riicht Eraus. Au propre comme au figuré. Je veux dire par là qu’un auteur de violence a besoin d’un déclic (sensibilisation) ou d’un événement extérieur qui l’aide à franchir ce pas décisif. Sans prise de conscience, il y a peu de chances qu’il y parvienne. L’expulsion des auteurs de violence domestique hors de leur foyer peut constituer une impulsion salutaire, même si c’est une mesure drastique.

Ensuite, l’auteur doit être disposé à prendre conscience par rapport à l’acte violent en soi et développer une motivation personnelle en conséquence.

Enfin, il doit être prêt à établir un contact régulier avec son conseiller. Cela ne va pas de soi. Les consultations sont caractérisées par une relation intense, basée sur la confiance mutuelle. Au cours de ces consultations, l’auteur doit se confronter seul à ses propres actes. Il doit aussi éviter de chercher des excuses pour son comportement.

Si le client s’accroche à ce processus, le conseiller n’a plus besoin de le confronter, mais uniquement de l’accompagner. Notre but n’est pas la confrontation, mais d’effectuer un travail psychologique basé sur la reconnaissance des actes violents que l’on a commis. »

Sans vouloir minimiser les responsabilités d’un auteur de violence, peut-on dire qu’il souffre de son propre comportement ?

Georges Haan : « Oui, il souffre et sans doute souffrait-il déjà avant de frapper. Notre tâche est de comprendre et de déceler le processus qui mène à cet acte, sans pour autant l’excuser. »

Comment expliquer cette relation entre souffrance et violence ?

Georges Haan : « Au cours de mon expérience, j’ai constaté que beaucoup d’actes violents sont une tentative de reprendre du pouvoir face à une situation que l’auteur ne maîtrise pas. Imaginez par exemple : un homme se voit critiqué par son épouse. Il se sent « mal ». Il ne comprend pas et ne prend pas en considération pas la tristesse de se voir remis en cause. Il identifie l’épouse comme cause de sa « douleur ». Tout à coup, il tente de reprendre le contrôle et le pouvoir. Pour ce faire, il va par exemple repousser ou frapper sa femme. Cet homme sera devenu violent, car il ne voulait pas accepter la tristesse qu’il a ressentie face à la critique. Cet homme aura refoulé ses émotions. S’il peut accepter sa tristesse, il crée la base pour une ambiance totalement différente qui permet le dialogue.

Très souvent les personnes violentes sont des personnes qui ont appris à refouler leurs sentiments. Beaucoup d’hommes apprennent dès leur enfance à ne pas manifester leur douleur ou leur souffrance. »

Est-ce la raison pour laquelle vous insistez tant sur l’accès aux émotions personnelles ?

Georges Haan : « Tout à fait, mais il n’y a pas que cela. Nous apprenons aussi à nos clients à accepter leurs émotions, même lorsqu’il s’agit de colère. La colère peut être justifiée et ne mène pas forcément à la violence. Si par exemple, on vous critique injustement, où si l’on vous fait patienter sans raison, vous avez raison d’être en colère. Toutefois, cela ne vous donne pas le droit de frapper.

Je donne cet exemple, afin que vous compreniez que chaque personne devrait être en mesure de voir quelle émotion est appropriée à la situation du moment. C’est ce que nous apprenons à nos clients.» Vous avez parlé de l’impact de l’éducation.

Peut-on considérer qu’un auteur est victime de sa propre éducation ou de son passé?

Georges Haan : « Je n’irais certainement pas jusque là. Si on regarde les statistiques, on remarque que les hommes ont souvent été des victimes dans leur vie : ils sont plus souvent impliqués dans des bagarres que les femmes, ils sont plus souvent victimes d’accidents de la route, et quelque part ils peuvent aussi être victimes de l’éducation qu’on leur a donnée. En fait, il y a très peu d’hommes qui n’ont pas souffert à un moment ou l’autre de leur vie. On peut en conclure qu’ils savent très bien ce que c’est d’être victime.

Mais cela ne fait pas de tout homme un auteur de violence domestique. Il n’y a pas d’excuse pour les actes de violence que l’on a commis.

Cela dit, on remarque souvent que chez les auteurs de violence domestique, il existe quelque part une souffrance. Les conseillers du Riicht Eraus sont formés pour aider la personne à en parler. Par la suite, ils vont l’aider à mieux appréhender cette souffrance, à la différencier afin de devenir capable d’agir de manière positive. »

Comment se déroule votre collaboration avec les partenaires institutionnels et associatifs ?

Georges Haan : « Comme je vous le disais, Riicht Eraus a été repris par la Croix-Rouge après 7 ans passés sous la houlette du Mouvement pour le Planning Familial et l’Éducation sexuelle.

Nous avons également des échanges intensifs avec le ministère de l’Égalité des chances, notamment en ce qui concerne le projet de loi qui viendra modifier la loi actuelle sur la violence domestique. Dans ce nouveau projet, il est question que les auteurs de violence domestique visés par la mesure d’expulsion soient orientés obligatoirement vers nos services. Afin de mieux préparer cette prise en charge qui sera aussi proactive, nous collaborons avec l’Eupax qui est une fédération internationale des conseillers en violence.

Pour nos clients venant sous mandat judiciaire nous avons des échanges réguliers avec les agents de probation du SCAS, le service central d’assistance sociale du parquet. Enfin, dans l’AG-QM Psy, une union des services de consultation psychologique nous évoluons dans un réseau qui constitue plateforme d’échange entre professionnels. Cela nous permet aussi de mieux orienter les personnes qui ont encore des besoins de soutien autres que ceux proposés par le Riicht Eraus.

Contacter Riicht Eraus : riichteraus@croix-rouge.lu

  • Mis à jour le 25-02-2016